LE MONDE / 13 Octobre 1999 / Page 10 retour
Faut-il interdire la vente du
tabac aux moins de seize ans?
LE CONSTAT est simple: aujourd'hui en France plus d'un jeune sur trois, garçon ou fille, âgé de 12 à 18 ans est un consommateur de tabac; parmi eux 9 sur 10 sont des consommateurs réguliers. Il ne s'agit toutefois là que de moyennes. Publiés dans le dernier rapport du Haut Comité de la santé publique (HCSP), les chiffres du Comité français d'éducation pour la santé (CFES) témoignent de manière éloquente de la manière dont les plus jeunes entrent, progressivement, dans l'univers du tabac. On compte ainsi moins de 10 % de fumeurs entre 12 et 13 ans, près de 33 % entre 14 et 15 ans, 50 % entre 16 et 17 ans et lorsqu'ils atteignent leur majorité 60 % des jeunes Français, hommes et femmes à égalité, sont devenus des consommateurs réguliers de produits du tabac. " L'âge moyen d'initiation à la première cigarette est aujourd'hui de 14 ans et le comportement tabacique des adolescents est lié au comportement tabacique de leur entourage, les amis ayant une influence importante aussi bien pour commencer à fumer que pour s'arrêter, écrivent les auteurs du rapport du HCSP. Les parents jouent un rôle décisif dans le comportement tabacique de leur enfant lorsqu'ils fument eux-mêmes, ou lorsqu'ils ont une attitude plus ou moins permissive vis-à-vis de ce comportement. Il existe également un lien entre la catégorie socioprofessionnelle des parents et le tabacisme des adolescents. Plus la catégorie sociale est élevée, plus les jeunes disposent d'argent de poche et plus ils sont fumeurs. "
A l'échelon international, selon une enquête de l'Organisation mondiale pour la santé (OMS) menée auprès de vingt et un pays, les jeunes Français se situent au 7e rang des consommateurs à 11 ans, au 3e rang à 13 ans et au 9e rang à 15 ans. Contrairement à ce qui est souvent avancé, le taux des adolescents fumeurs n'est pas aujourd'hui, en France, en augmentation. Après avoir diminué au début des années 80, il s'est stabilisé autour de 35 % depuis 1992, aucune des actions de prévention conduites depuis cette date ne semblant pouvoir réduire cette proportion. "UN ENJEU MAJEUR"
En 1994, le HCSP, structure présidée par le ministre de l'emploi et de la solidarité et chargée de conseiller le gouvernement sur les grandes questions sanitaires, avait considéré la lutte contre le tabacisme comme "un enjeu majeur de santé publique nécessitant la mise en place d'une politique volontariste". Il avait aussi fixé comme objectif prioritaire le fait de réduire, en l'an 2000 à un maximum de 20 % les consommateurs de tabac chez les 12-18 ans." Cet objectif semble difficile à atteindre et nécessitera une volonté politique forte, ainsi que l'instauration de stratégies de prévention nouvelles", peut-on lire dans le dernier rapport, publié en 1998, du HCSP.
Force est aujourd'hui d'observer que ce constat officiel n'a guère mobilisé les actions des pouvoirs publics et qu'aucune véritable nouvelle "stratégie de prévention" n'a été inventée et développée. De nombreux éléments indiquent qu'une action efficace doit porter sur l'environnement immédiat du préadolescent. Entre 8 et 12 ans, la plupart des enfants ont tendance à diaboliser la consommation de tabac et d'alcool. Passé 12 ans, les enfants vont commencer à s'éloigner du mode de vie de l'enfance, prendre progressivement leurs propres distances avec le modèle parental et entrer dans un processus de construction de leur identité. L'adolescence est ainsi une période spécifique où l'individu est plus que jamais exposé à une diversité de troubles et de comportements à haut risque, qu'il s'agisse des consommations de tabac et d'alcool mais aussi de médicaments, drogues illicites, etc." Pour beaucoup de jeunes, l'image du fumeur évolue très rapidement et positivement, parallèlement à une influence plus marquée des pairs, explique-t-on auprès du CFES. La première cigarette procède souvent d'un acte de curiosité; c'est une expérience nouvelle, parfois attirante car interdite, généralement vécue à plusieurs. Elle peut faire partie du rite initiatique d'intégration dans le groupe. La dimension de risque, même si elle n'est que symbolique, est parfois tout à fait perçue, voire même recherchée. La cigarette apparaît peu à peu comme un moyen d'accéder au statut d'adulte et de s'affirmer, la progression la plus spectaculaire se situant entre 13 et 16 ans, durant les années du collège."
Pour les spécialistes du CFES, il existe une forte corrélation
entre l'expérience précoce et l'installation dans le tabacisme. En
d'autres termes, toute initiative permettant de réduire l'offre immédiate
de tabac aux plus jeunes et ainsi de retarder le passage de
l'expérimentation à la consommation régulière devrait avoir une forte
portée préventive. D'un point de vue sanitaire, il faut aussi compter avec
la forte dépendance induite par les produits du tabac ainsi qu'avec le
fait que les risques médicaux (affections cancéreuses, pneumologiques et
cardiovasculaires) augmentent proportionnellement avec le nombre d'années
de consommation.
JEAN-YVES NAU